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La biographie de Patrick Pearse par L.N. Le Roux rééditée et complétée.

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Dans le cadre du centenaire du soulèvement irlandais de Pâques 1916, l’Institut Culturel de Bretagne vient de rééditer la biographie de Patrick Pearse écrite par Louis N. Le Roux augmentée de textes explicatifs d’Alan Le Cloarec, Jacques-Yves Le Touze et Erwan Chartier.

Comme indiqué dans des articles précédents ( voir ici ) , ce livre paru en français en 1932 a été pendant des décennies une référence concernant l’histoire de Patrick Pearse et du mouvement nationaliste irlandais .

Cet ouvrage et son auteur sont aussi des témoignages importants de l’influence que les évènements irlandais ont eu sur la Bretagne entre les deux-guerres et jusqu’à nos jours.

Ce livre est disponible en librairie ( Diffusion Coop Breizh) et auprès de l’Institut Culturel de Bretagne (Ti ar Vro, 3 rue de la Loi, 56000 Vannes). Et aussi sur le stand de l’Institut durant le Festival du Livre en Bretagne à Carhaix, les 29 et 30 octobre prochains.

 

La vie de Patrice Pearse et l’insurrection irlandaise de Pâques 1916, par Louis N. Le Roux, Editions de l’Institut Culturel de Bretagne, 340 pages, 15 € . Textes complémentaires d’Alan Le Cloarec, jacques-Yves Le Touze et Erwan Chartier.

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Al Liamm: un niverenn ispisial diwar-benn 1916 e Bro Iwerzhon

1916…2016 , un niverenn ispisial embannet gant Al Liamm diwar-benn Iwerzhon  hag Emsavadeg Pask 1916.

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Barzhonegoù, un danevell gant Patrick Pearse, kejadennoù e Dulenn gant Herve ar Beg, studiadennoù gant Stefan Moal, Jean-Jacques Monnier, Erwan Chartier, Jean-Pierre Le Mat

Al Liamm: www.alliamm.bzh

1916, une date incontournable de l’histoire irlandaise et mondiale: rencontre avec Alain Monnier

Cent ans après, quel intérêt y a-t-il à célébrer le soulèvement irlandais de Pâques 1916 ? Alors que certains limitent aujourd’hui cet événement à un épisode sanglant de moindre importance, quelle valeur revêt-il pour l’histoire de l’Irlande et au-delà ? Rencontre avec l’auteur Alain Monnier.couv-monnier-irlande-final-_001

– Vous venez de publier un petit ouvrage présentant les événements de Pâques 1916 en Irlande. Que représente pour vous cette période de l’histoire irlandaise ?

Lorsque je suis allé pour la première fois dans le sud de l’Irlande, en 1968, le pays était encore marqué par les célébrations du Cinquantenaire de Pâques 1916. Peu de temps après, la situation dans les Six Comtés du Nord revenait de façon dramatique sur le devant de la scène, démontrant que ce qui s’était déroulé un demi-siècle auparavant n’avait rien perdu de sa dramatique actualité. Cette année, les célébrations du Centenaire de Pâques 1916 représentent une capitalisation de ce qui a été vécu auparavant par de très nombreuses générations, et ce qui s’est passé depuis. Il ne faut pas se cacher non plus qu’aujourd’hui, certaines voix discordantes se font entendre, bénéficiant d’un écho sans doute exagéré, pour vouloir éliminer le passé, en le noyant dans une somme d’événements annexes ou le réécrire de façon biaisée : certains médias, certaines personnalités mais aussi des historiens qualifiés de révisionnistes sont allés jusqu’à remettre en cause le bien-fondé de ces célébrations. Il est par conséquent essentiel de veiller à ce que ce devoir de mémoire soit accompli.

Lorsque l’Institut Culturel de Bretagne m’a proposé d’assurer une communication sur ce sujet, j’ai donc été honoré et enchanté de contribuer pour ma modeste part à cette célébration. C’est cette présentation de mars 2016 qui a servi de base à l’actuelle publication de l’ICB comme à la communication proposée lors du Festival Interceltique de Lorient, le jour même de l’inoubliable concert « Visionaries and their words ».

– Au-delà de l’Irlande, ce soulèvement a eu des répercussions dans l’ensemble de l’Empire britannique : pensez-vous que Pâques 1916 est une sorte de symbole pour l’ensemble des mouvements de libération nationale à travers le monde ?

Oui, tout à fait. Si j’ai évoqué la singularité de 1916 qui mérite de ne pas être submergée dans un déluge d’événements contemporains, comme la Première Guerre mondiale, l’interaction entre ce qui s’est déroulé à Dublin et le contexte ne doit pas être réduite ni sous-estimée. Certains leaders de l’Insurrection incarnaient le lien entre cette génération et les précédentes, d’autres concrétisaient la relation étroite entre le sort de l’Irlande et celui d’autres peuples opprimés. Ainsi, en amont même de la Semaine de Pâques, Roger Casement voyait-il son engagement pour l’Irlande s’inscrire dans le droit fil des combats humanitaires qu’il avait menés auprès des populations autochtones du Congo et de l’Amazonie.

Après la Semaine de Pâques, lors de la répression, mais également pendant les années de guerre d’indépendance (1919-1921) comme au moment des débats de l’assemblée pour savoir s’il fallait ou non ratifier le Traité, les Irlandais savaient que beaucoup de regards étaient tournés vers eux.

Le constat général en 1918 est que, du côté des vaincus du premier conflit mondial, des empires se sont effondrés et que, si la victoire permet à d’autres de limiter les dégâts, ils ont été sérieusement ébranlés ; leur fondement même est mis à mal par les propos tenus au lendemain de l’armistice, notamment au cours des discussions qui s’ouvrent dans le cadre de la Conférence de Paris. De l’Egypte à la Chine et à la Corée, en passant par l’Inde et la Russie, on aspire à une ère nouvelle ; les Républicains irlandais entendent que leur lutte s’inscrive dans cette perspective… Les manœuvres britanniques les conduiront finalement à jouer un rôle quasi-nul dans le cours des discussions officielles. Mais ceux qui, au Moyen-Orient ou en Asie, ont vu dans le Soulèvement de Pâques un espoir, vont suivre avec le plus grand intérêt le résultat des élections de 1918 qui consacre par la voix populaire les principes de la Proclamation de 1916 et la Guerre d’indépendance que l’Irlande va devoir mener pour faire respecter ces choix. Des soulèvements auront lieu, en Inde notamment, qui feront expressément référence à l’exemple irlandais. Mais l’influence de la Révolution irlandaise ne se limite pas à l’empire britannique, puisqu’elle s’étend notamment à Marcus Garvey, l’un des premiers leaders de la cause des Noirs aux États-Unis et au-delà. Lénine, pour sa part, confiait qu’il était dommage que les Irlandais se soient soulevés si tôt, avant un embrasement plus général.

Alan Monnier

Alain Monnier.

– D’après vous que signifient 1916 et les événements qui ont suivi pour l’Irlande d’aujourd’hui ?

Les réactions, je l’ai dit, peuvent être très contrastées aujourd’hui. Sans doute parce que les gens ne distinguent pas la Semaine de Pâques des autres épreuves qui l’ont suivie, notamment la Guerre civile en 1922 et 1923 et les événements qui ont ensanglanté les Six Comtés d’Irlande du Nord entre 1968 et 1998-2000. Des compromis ont été jugés nécessaires par certains, dénoncés par d’autres. Mais le Président O’Higgins a eu plusieurs fois l’occasion de redire combien 1916 était une date fondatrice incontournable et que c’était un non-sens – et même une honte – que de prétendre la dénigrer ou en minorer l’importance sous prétexte de ne pas souhaiter se souvenir d’événements ultérieurs ou de ne pas vouloir entrer dans une logique de justification de la violence.

L’histoire de ces cent dernières années est une histoire, certes douloureuse, faite de balbutiements, d’atermoiements, d’avancées et de reculs, dans un contexte mondial complexe. On ne bâtit pas un projet d’indépendance du jour au lendemain ni aisément lorsqu’il s’agit de rompre avec une politique menée pendant huit siècles par l’un des empires les plus puissants du globe. C’est d’ailleurs cette difficile question que l’ICB m’a proposé de présenter, lors d’une prochaine communication dans le cadre des Jeudis de l’Hermine, le 1er décembre prochain pour clore cette année 2016.

– S’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de ces évènements mémorables de 1916, quelle serait-elle pour vous ?

C’est très difficile car, encore une fois, ces événements forment un tout : 1916, c’est une conjonction de destins, une foule de détails vivants, de visages et de noms, une somme d’actes héroïques.

Mais je dirais sans doute la Proclamation de la République. Écrite et validée par les dirigeants de l’Irish Republican Brotherhood, signée par sept patriotes mandataires qui allaient faire le sacrifice de leur vie pour la faire exister, imprimée clandestinement et avec des moyens de fortune dans le quartier général syndical Liberty Hall qui allait être complètement détruit quelques jours plus tard, lue par P H Pearse au fronton de la Poste centrale devenue quartier général de l’insurrection, elle condense toutes les aspirations de la Révolution et servira de matrice à toutes les tentatives ultérieures se situant dans le prolongement de la Semaine de Pâques.

Il est cependant d’autres symboles importants, comme le quartier autour de Moore Street, où les insurgés se sont réfugiés lorsqu’ils ont dû abandonner la poste quand le toit et les murs s’écroulaient sous les tirs de l’artillerie britannique ; ce quartier, où les ordres de cessez-le-feu ont finalement été rédigés et où les leaders ont vécu leurs derniers instants de liberté, risque aujourd’hui d’être en partie démoli pour laisser place à un nouveau centre commercial…

– L’Irlande a influencé durablement la Bretagne ces cent dernières années. D’après vous, dans quel domaine cette influence fut la plus importante ?

C’est vrai que cette influence est réelle. On a d’abord surtout insisté sur l’aspect de lutte intransigeante, irréductible et donc implacable.  Bien entendu, il y a des similitudes entre l’Irlande et la Bretagne, ne serait-ce que dans l’éradication progressive de la culture celtique, mise en œuvre depuis des centres de décision lointains et condescendants. Il y a encore le nombre de soldats que l’on a envoyés aux combats en 14-18, certaines terres étant considérées comme des réservoirs de chair à canon. Et puis, mutatis mutandis, il y a les délicates questions territoriales toujours non résolues en ce qui concerne les Six Comtés du nord de l’Irlande et la disjonction de la Loire-Atlantique du territoire historique de la Bretagne.

Mais l’expérience, au bout de cent ans, prouve que la situation irlandaise et la situation bretonne ne sont pas exactement réductibles l’une à l’autre, ne serait-ce que parce que le rapport de forces n’est pas le même dans un contexte global, par exemple lorsque l’on envisage le rôle constant joué par la diaspora irlandaise dans le soutien apporté par les USA aux différentes péripéties de la lutte de l’Irlande.

Au reste, il ne faut pas sous-estimer non plus les liens historiques objectifs qu’entretient la tradition républicaine irlandaise avec la Révolution française…

Mais, premier pays celtique à affirmer des droits qui lui avaient longtemps été déniés et une identité propre qui bien entendu n’exclut pas de bonnes relations avec toutes les autres cultures du monde, l’Irlande pourrait jouer un rôle plus important par rapport aux différents questionnements que porte la Bretagne aujourd’hui. La proximité géographique y invite, bien entendu, mais également les expériences internationales qui ont vu Seán MacBride, lui-même fils de l’un des patriotes exécutés en 1916, puis dirigeant de l’IRA, ami de Tagore, d’Ho Chi Minh, de Nehru, créer Amnesty International en 1962, ou les anciennes Présidentes irlandaises Mary Robinson ou Mary McAleese s’engager pour les Droits de l’Homme à des degrés et des titres divers, ou encore les forces armées irlandaises de ce pays neutre participer depuis 1958 aux opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU. Notre espace commun est bien plus étendu que l’Ouest européen, notre héritage est potentiellement bien plus riche : il faut savoir dépasser certains horizons pour mieux se conformer à soi-même.

Finalement, l’expérience de l’Irlande, à l’occasion de ce Centenaire, pourrait bien être de montrer la complexité de la question de la place de l’Irlande dans le monde et la multiplicité de ressources auxquelles il a fallu recourir pour formuler des débuts de réponses pertinentes non seulement pour les Irlandais mais pour tous ceux qui sont attachés à ce pays, sa culture, sa personnalité. La leçon ne saurait d’ailleurs se limiter à 1916, à la Guerre d’indépendance ou à la Guerre civile, mais doit, par exemple, s’inspirer de ce qui a permis aux accords du Vendredi-Saint d’être signés en 1998. Dans cette perspective, les échecs doivent bien entendu être également envisagés en toute sincérité et utilement médités. Mais ils rendent encore plus convaincante la ténacité manifestée par l’Irlande depuis un siècle et même plus.

Enseignant, promoteur des relations interceltiques, Alain Monnier est un grand familier de l’Irlande et passionné par la culture et l’histoire. L’ouvrage est disponible au prix de 6 € auprès de l‘Institut Culturel de Bretagne, Ti ar Vro, 3 rue de la Loi, 56000 Vannes.

Propos recueillis par Jacques-Yves Le Touze.

Patrick Pearse, l’archange de la république irlandaise: rencontre avec Frédéric Collemare.

Les éditions Terre de Brume ont publié , il y a quelques mois, « Gens du Connemara », un recueil de textes de Patrick Pearse, inédits en français. Rencontre avec Frédéric Collemare, le traducteur en français des ces écrits méconnus.

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“Gens du Connemara”, recueil de textes de Patrick Pearse vient de paraitre aux Éditions Terre de Brume. Vous en êtes le traducteur en français, comment définiriez-vous cet ouvrage ?

« Gens du Connemara » regroupe les deux recueils de nouvelles publiés par Patrick Pearse.

Iosagan, le premier d’entre eux , est un recueil dont le thème principal est la vie enfantine. Ces histoires simples sont dessinées avec un charme délicat et reflètent de façon assez inhabituelle à l’époque ce que peuvent penser les enfants. Il décrit de manière lyrique les paysages du Connemara et il affectionne particulièrement peindre les habitants de cette région. Toutes ces histoires se passent dans les environs du hameau fictif de Rosnageeragh, en réalité Ros Muc, que Pearse visita pour la première fois en 1903 et où il acheta un cottage. Pearse considère le Connemara comme un paradis pastoral, un paysage sacré où Jésus peut apparaitre sous les atours d’un enfant. La communauté est soudée, elle craint Dieu, le prêtre catholique est toujours prêt à offrir ses conseils et l’apaisement, même un personnage qui n’a pas assisté à la messe depuis soixante ans est considéré avec respect et avec courtoisie. Cette idéalisation n’est pas le reflet de la réalité, mais elle démontre l’aspiration à un meilleur futur. La vision romantique de Ros Muc reflète un usage stratégique de l’idéalisation afin d’inspirer les lecteurs qui vivent ailleurs.

Dans ces histoires , les femmes sont nées pour être mères, tandis que les garçons le sont pour être aimés et révérés. Elles peuvent être aussi lues comme une tentative de Pearse de transposer sa propre enfance urbaine au coeur du Connemara gaélique et investir son moi d’adulte de toute l’autorité spirituelle qu’il associe à cette région.

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Le cottage de Ros Muc (Connemara) où Patrick Pearse aimait se retirer pour écrire.

La mère, le deuxième recueil de ce volume, se situe également au Connemara, mais ici Pearse insiste sur la vie des adultes, vie qui peut s’avérer rude et éprouvante. Comme l’indique le titre, la maternité est une préoccupation centrale de ce recueil. Certaines histoires insistent sur le fait que les femmes sont destinées, par dessus tout, à être aidantes. Il suggère aussi que la maternité peut-être une via dolorosa. Les femmes dans Iosagan étaient capables, en pleine santé, s’occupant sans se plaindre des taches domestiques. Dans La mère, elles sont indigentes, souvent pathétiques, des personnages dont la vie n’est pas seulement définie par la maternité mais aussi détruite par elle. L’idéalisme premier de Pearse est assombri par la réalisation croissante que le mode de vie gaélique n’a jamais été parfait et ne pourra pas survivre aisément dans le monde moderne. Un grand sens de la dépossession règne dans toutes ces pages, et l’idéal se confronte à la réalité. Pearse y concède que la vie peut y être austère, voire désolée. Il end hommage à la volonté inébranlable des habitants du Connemara. Pour lui, le principal coupable de cet état de fait est le statut colonial de l’Irlande, l’injustice officielle et l’indifférence anglaises. Il critique également le Catholicisme, lors de la scène finale de La pleureuse, où la mère de Coilin répond à la tentative de déclaration de guerre de son époux aux soldats anglais en annonçant qu’il est l’heure du Rosaire. Ici, la dévotion religieuse est présentée comme étant une esquive au devoir moral et comme une réponse inappropriée à une injustice généralisée. Dans Le Dearg-daol, Pearse critique l’institution catholique rigide et bigote, l’exact opposé des inclinations naturelles de la communauté.

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Patrick Pearse

On connait Patrick Pearse le révolutionnaire, le militant, l’éducateur, le poète: que révèlent
de plus ces textes ?

Dans ces textes , le côté froid et sombre de la personnalité de Pearse décrit par certains de ses détracteurs et par lui-même dans une lettre étonnante qu’il s’est adressée s’efface totalement: ils révèlent la face rêveuse et mélancolique, cette empathie qu’il éprouve devant les souffrances et les rêves des femmes et des enfants du Gaeltacht. Il s’y dévoile également la psyché d’un homme beaucoup plus complexe qu’on ne le pensait, écartelé entre le réel et l’imaginaire, un passé révolu et un avenir non encore formé.

Après avoir fréquenté Pearse à travers ses textes, que représente pour vous Patrick Pearse et
qu’avez-vous découvert que vous ne connaissiez pas encore ?

Patrick Pearse demeure l’une des figures les plus complexes et énigmatiques de l’histoire de l’Irlande moderne: le champion de tout ce qui est irlandais et gaélique dont le père était anglais; le défenseur du sacrifice sanglant qui ne pouvait supporter la souffrance humaine et animale; un homme timide et gauche lors des rencontres formelles en société, mais qui pouvait soulever une foule avec ses mots et gagner les cœurs et la dévotion leur vie durant des enfants dont il s’occupait. L’on ne pourra sans doute jamais comprendre Pearse, mais il est peut-être préférable de se rappeler les mots de son ancien étudiant et premier biographe Desmond Ryan: « Pearse n’a jamais été une légende, c’était un homme. »

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Frédéric Collemare

Plus globalement, pour vous, quel rôle a véritablement joué P Pearse dans l’indépendance de l’Irlande ? Et que représente-t-il encore aujourd’hui ?

Pearse a été une figure profondément révérée dans les premières années de l’Etat Irlandais et elle fut promue en tant qu’incarnation des espoirs et des idéaux de cette nation nouvellement née. Des politiques ont tenté de se présenter comme leur successeur et son nom était fréquemment évoqué à la chambre du Dail afin d’ajouter une légitimité à une opinion particulière. Il est devenu de loin la figure la plus proéminente lors de la célébration du 50èmeanniversaire de la Révolte. Son profil d’icone, qu’il privilégia des sa jeunesse du fait d’un très important strabisme, devint l’un des symboles les plus identifiables de la Révolte et sa réputation a éclipsé celle de la plupart des autres signataires de la Proclamation. Il fut en effet la voix qui réveilla la conscience irlandaise après l’engourdissement provoqué par la promesse d’un Home Rule. Il a réussi à réunir les milices nationalistes et les milices ouvrières du Jaurès irlandais, Joseph Connolly: il est maintenant certain que le texte de la Proclamation de la République que Pearse lira sur les marches de la Grande-Poste de Dublin a été composé de concert par les deux tribuns. Pearse devait posséder un charisme extraordinaire pour rallier un Connolly qui n’appréciait pas le sens du sacrifice sanglant du Poète. Connolly deviendra plus jusqu’au-boutiste que Pearse, qui , dans un étrange mouvement de balancier, sera effrayé et écœuré par tout ce sang civil versé.

Les détracteurs de « l’Archange de la République irlandaise », selon la belle formule de Pierre Joannon, lui ont reproché entre autres d’avoir déclenché une révolte à une période de l’histoire inappropriée, des milliers de soldats irlandais meurent dans la Somme au même moment, et surtout de ne l’avoir pas assez préparée. L’horreur des bombardements aveugles détruisant tous les immeubles sans épargner le moins du monde les civils de Dublin, trois mille morts écrasés entre les deux camps, lui fait signer l’acte de reddition; De Valera, futur président de la République irlandaise, refusera de se rendre et ses hommes reprendront leur poste, avant de briser leurs armes ;Clarke, autre signataire était aussi partisan de la lutte à outrance: Pearse n’était pas le jusqu’au- boutiste fanatique que l’on a bien voulu faire croire.

Propos recueillis par Jacques-Yves Le Touze

Le magazine Bretons met à l’honneur Louis-Napoléon Le Roux.

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Il y a quelques semaines, nous avions évoqué ici sous la plume d’Alan Le Cloarec ( voir l’article ) la figure assez extraordinaire de Louis-Napoléon Le Roux, personnage étonnant dont l’activité se partagea entre Bretagne, Irlande et Grande Bretagne au moment de la révolution irlandaise.

Le numéro du mois de mai de la revue Bretons revient sur l’histoire de Louis- Napoléon Le Roux avec un article d’Erwan Chartier.

En vente en kiosque et par correspondance ici.

Bretons 120

Ennemis à Dublin en 1916, acteurs ensemble en 1941.

Ouest-France, 29 avril 2016

par Michel Derrien

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« Qu’elle était verte ma vallée » avec l’Anglais John Loder (au centre) et l’Irlandais Arthur Shields (à droite) dans les camps opposés lors du soulèvement de Dublin en 1916. (Photo : DR)

Il y a 100 ans, les insurgés de Dublin capitulaient. Parmi les témoins de la scène : John Loder et Arthur Shields. Combattants des camps opposés, ils sont acteurs dans le même film à Hollywood, Qu’elle était verte ma vallée, vingt-cinq années plus tard.

Quelle était verte ma vallée est un des grands classiques du cinéma. Ce drame réalisé en 1941 par John Ford a obtenu six oscars. Aux côtés des vedettes Maureen O’Hara et de Donald Crisp, figure tout un lot de seconds rôles que le célèbre borgne avait choisis avec soin. Et parmi eux : John Loder et Arthur Shields. Si leurs noms ne sont pas très connus, leurs visages le sont davantage, en raison des films parfois prestigieux dans lesquels ils ont joué.

Ce n’est pas la première fois que les deux acteurs se croisent. Et ce n’est pas sur un plateau de cinéma qu’ils ont commencé par « jouer » ensemble. Mais sur un champ de batailles. Celui de Dublin, lors des Pâques 1916, dans un camp opposé. Loder était soldat britannique. Shields, un des insurgés.

Loder, le fils du général

John Loder est né John Muir Lowe. Il est sous-lieutenant en 1915. Il n’a pas encore 18 ans et a réchappé à Gallipoli dans les Dardanelles. Le vendredi 21 avril 1916, il rend visite à son père, le général W.H.M. Lowe, qui commande les forces britanniques à Dublin. Il bénéficie d’une permission avant de rejoindre son régiment à Rouen. Quand une insurrection survient.

Le 24 avril, lundi de Pâques, un millier d’hommes et quelques dizaines de femmes occupent des bâtiments de la ville dont la Grande Poste. Ils veulent établir une République dans une Irlande indépendante et font le coup de feu lorsque la troupe cherche à les déloger. Les combats vont durer six jours. Les Anglais font venir des renforts et n’hésitent pas à bombarder le centre-ville à l’aide de la canonnière Helga qu’ils ont dépêchée sur la Liffey, le fleuve qui coupe la cité en deux.

Le samedi 29 avril, pour éviter une plus grande hécatombe et une plus grande destruction de la ville, les insurgés décident de se rendre. À 15 h 30, le poète Patrick Pearse, qui avait proclamé l’indépendance sur les marches de Grande Poste, accompagné d’un drapeau blanc porté par Elizabeth O’Farrell, infirmière engagée au côté des rebelles, remet la capitulation sans condition au général Lowe. Une photo a immortalisé l’instant. On y distingue un troisième homme : John Lowe. Durant la semaine, bloqué à Dublin, il a servi d’aide de camp à son général de père.

Un secret de soixante ans

C’est lui qui va accompagner Pearse à son lieu de rétention. Dans la voiture, le leader rédige un mot pour ses proches. Comme il n’a pas tout à fait terminé, Lowe demande au chauffeur de faire le tour de la caserne. Touché par ce geste, Pearse ôte son chapeau, décroche l’insigne des Irish Volunters et le lui donne… Le poète est fusillé le 3 mai 1916 comme le seront quatorze de ses camarades.

Cette histoire, John Loder l’a tue pendant soixante ans, jusqu’à la parution de ses mémoires, Hollywood Hussar, en 1977. Après Dublin, il a participé à la bataille de la Somme, puis a été fait prisonnier en mars 1918. À sa libération, il reste en Allemagne. On le retrouve acteur de cinéma. Il se fait appeler désormais John Loder pour ne pas fâcher son père.

Marié à la plus belle femme du monde

Il part tenter sa chance à Hollywood, revient en Angleterre. On retrouve son nom au générique de Sabotage (1936) d’Alfred Hitchcock, des Mines du roi Salomon (1937), de Gentleman Jim (1942) de Raoul Walsh, de Passage to Marseille (1944)… Loder est aussi connu pour s’être marié cinq fois, notamment avec Hedy Lamarr, « la plus femme du monde », selon le producteur Louis B. Mayer de la Metro-Goldwyn-Mayer.

Dans ses mémoires, Loder affirme que son père avait finalement du respect pour les rebelles. Lui-même fut contrarié d’apprendre que l’insigne de Pearse avait disparu dans le bombardement de sa maison à Londres par la Luftwaffe. Il raconte qu’il aurait aimé le remettre au Musée national irlandais, qui conserve les reliques du soulèvement de 1916. Loder est mort à Londres en 1988. Il avait 90 ans.

Il fait le coup de feu dans la Grande Poste

Arthur Shields est à peine plus vieux que Loder quand le soulèvement éclate à Dublin. Il a 20 ans. D’une famille protestante, il est le fils d’un journaliste et leader ouvrier. Il fait déjà l’acteur à l’Abbaye Theatre, sorte de Comédie française de l’Irlande. Il est pour l’indépendance du pays. Le lundi de Pâques, il rejoint l’Irish Citizen Army, une milice ouvrière du socialiste James Connolly, ami de son père.

Arthur Shields est resté très discret sur son action. On doit les détails à son copain Charles Saurin, lui aussi membre de l’ICA. Il est dans la Grande Poste aux côtés de son chef, blessé. Il fait le coup de feu dans des conditions périlleuses. Est volontaire pour les missions dangereuses. Lorsque la situation n’est plus tenable, il se replie avec les leaders, Pearse, Connolly… dans une maison de Moore Street où la décision d’arrêter le combat est prise.

Arrêté avec tous les insurgés, Shields est interné d’abord en Angleterre puis au camp de prisonniers de Frongoch au Pays de Galles avec Michael Collins, l’homme qui arrachera avec ses camarades l’indépendance en 1921.

Le révérend de L’Homme tranquille

Il retrouve la scène de l’Abbaye Theatre une fois libéré. Mais il est mal à l’aise dans la nouvelle Irlande conservatrice, corsetée par l’Église catholique. En 1935, à l’issue d’une tournée théâtrale américaine où il a triomphé dans les pièces de Sean O’Casey, il accepte la proposition de John Ford de jouer pour le cinéma.

Il s’installe à Hollywood où il tournera des dizaines de films. Il est notamment le révérend Playfair, le pasteur protestant dans L’Homme tranquille (1952), le film irlandais de John Ford avec sa célèbre bagarre. Dans Qu’elle était verte ma vallée il joue un diacre revêche. On ne sait s’il a échangé ses souvenirs de Pâques 1916 avec John Loder.

Shields est mort en 1970, à Santa Barbara en Californie. Il est enterré à Dublin au côté de son frère, Barry Fitzgerald, autre acteur truculent de John Ford. C’est notamment le marieur de L’Homme tranquille.

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